Ta?wan : vif regain de tension entre la Chine et les ?tats-Unis

Nancy Pelosi ¨¤ Ta?wan : cinq questions autour du regain de tensions entre les ?tats-Unis et la Chine

Propos recueillis par Maxime Magnier
Publi¨¦ le 2 ao?t 2022 ¨¤ 17h57, mis ¨¤ jour le 2 ao?t 2022 ¨¤ 21h22
JT Perso

Source : JT 20h Semaine

Nancy Pelosi, la pr¨¦sidente de la Chambre des repr¨¦sentants des ?tats-Unis, se trouve ¨¤ Ta?wan, ce mardi, suscitant l'ire de la Chine.
Ce d¨¦placement, le premier de ce type depuis 25 ans, pose plusieurs questions.
Entretien avec Antoine Bondaz, sp¨¦cialiste de la Chine ¨¤ la Fondation pour la recherche strat¨¦gique.

Des déclarations outragées, des provocations militaires... C'est peu dire que la visite à Taïwan de Nancy Pelosi, troisième personnage de l'État américain, irrite la Chine de Xi Jinping. Un déplacement, le premier de ce type depuis 1997, qui pose plusieurs questions, notamment sur le statut politique de Taïwan, la doctrine américaine concernant l'île ou l'évolution du rapport de force dans la région. Des questions auxquelles répond Antoine Bondaz, spécialiste de la Chine à la Fondation pour la recherche stratégique, pour TF1info.

Pourquoi Taïwan est-elle si importante pour la Chine ?

Taïwan est importante pour la Chine pour au moins trois raisons. L'une d'elles est historique : le parti communiste chinois, depuis la proclamation de la République populaire de Chine, en 1949, met en avant un récit historique de la reconstitution et de la réunification d'une grande Chine, ce qui passe par le contrôle de Taïwan. Il convient toutefois de relativiser ce narratif et de rappeler que Taïwan n'a jamais fait partie de la République populaire de Chine (elle faisait toutefois partie de la République de Chine jusqu'en 1949, ndlr).

L'importance de Taïwan est aussi politique : elle constitue aujourd'hui un contre-modèle extrêmement gênant, en matière de gouvernance, pour la Chine. Car l'île est peuplée d'une société de culture chinoise, multiethnique, qui a connu un régime autoritaire extrêmement violent jusque dans les années 1980, et qui s'est démocratisée de l'intérieur. Ce qui montre qu'on peut être une société de culture chinoise, de langue chinoise (le mandarin) tout en étant une démocratie. Ce qui va complètement à l'encontre de l'argument politique du parti communiste chinois selon lequel il n'y aurait pas d'alternative.

Enfin, Taïwan a une position géographique stratégique extrêmement importante, le long des côtes chinoises. Elle constitue donc, en quelque sorte, un verrou vers le Pacifique. Dès lors, contrôler Taïwan permettrait à l'armée populaire de libération de sanctuariser une partie de ses côtes, mais surtout de briser ce qui est perçu par Pékin comme une sorte d'encerclement géographique, du Japon jusqu'aux Philippines en passant par Taïwan. Cela permettrait aussi à la Chine de projeter beaucoup plus facilement des forces militaires dans le Pacifique.

La notion d'"ambigu?t¨¦ strat¨¦gique"

Quelle est la position américaine sur Taïwan ? A-t-elle récemment évolué ? 

Depuis 1979, les États-Unis n'ont, officiellement, plus de relations diplomatiques avec la République de Chine (Taïwan) mais ont établi des relations diplomatiques avec la République populaire de Chine (Pékin). Washington entretient toutefois avec Taïwan toute une série de relations non officielles, qui sont de nature économique, culturelle, technologique. La France, le Japon et de nombreux autres pays entretiennent le même type de relations avec Taïwan.

La position américaine reste également dans ce qu'on appelle "l'ambiguïté stratégique" : Washington a toujours entretenu un flou, une ambiguïté sur l'ampleur et la nature de ce que serait son soutien à Taïwan en cas de changement unilatéral chinois, par la force, du statu quo. Sur ce point de "l'ambiguïté stratégique", il n'y a pas eu d'évolution ces dernières années. 

En revanche, le rapport de force, lui, a évolué, et la Chine essaie de plus en plus de changer le statu quo. On le voit avec une campagne sans précédent de pressions - économique, diplomatique, militaire - exercée sur Taïwan, notamment depuis 2016 et l'arrivée au pouvoir de la présidente Tsai Ing-wen, et en réponse aux Américains qui, eux, essaient de maintenir le statu quo et de rappeler les garanties de sécurité apportées à Taïwan, quand bien même il n'y a pas d'alliance entre Washington et Taipei.

"Cette visite vient d¨¦stabiliser Xi Jinping, qui doit r¨¦tablir son autorit¨¦ et sa cr¨¦dibilit¨¦"

Pourquoi la Chine réagit-elle si durement à la visite de Nancy Pelosi ?

Les éléments de langage chinois de ces derniers jours sont classiques et il était attendu qu'en amont de la visite en Asie de Nancy Pelosi, la Chine soit extrêmement dure, critique et menaçante. Le déplacement à Taïwan, lui, pourrait avoir un impact structurel, car la dernière visite du speaker de la Chambre des représentants - à l'époque Newt Gingrich - remonte à 1997. Nous sommes 25 ans plus tard et le rapport de force a évolué en faveur de la Chine, laquelle peut aujourd'hui sanctionner Taïwan - et même les États-Unis - de façon beaucoup plus forte qu'à l'époque. 

Il y a aussi un aspect conjoncturel à cette visite : d'une part, le 20e congrès du parti aura lieu dans quelques mois à Pékin. Dans ce cadre-là, Xi Jinping veut apparaitre en contrôle, mais aussi comme ayant rendu la Chine presque plus forte que les États-Unis. Cette dimension de politique intérieure est très importante. Soulignons aussi qu'il y a eu un coup de téléphone, il y a quelque jours, entre Xi Jinping et le président Biden, dans lequel le premier, indirectement, menaçait les États-Unis dans le cas où cette visite se produisait. Ce déplacement vient donc déstabiliser Xi Jinping, qui doit rétablir son autorité et sa crédibilité.

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Les craintes d'une invasion de Taïwan par la Chine sont-elles aujourd'hui crédibles ?

Côté chinois, le risque d'une escalade vers un conflit est aujourd'hui infime. Il peut effectivement se produire un incident, une escalade accidentelle, etc. Mais l'idée que la Chine va envahir Taïwan demain est, pour l'instant, une idée complètement farfelue parce qu'aucun élément ne permet de l'affirmer. Qu'il y ait des provocations militaires chinoises dans les jours à venir, c'est fort probable, mais on n'est pas là sur le scénario d'une invasion. Il faut donc un peu relativiser ce qu'il se passe : la Chine n'a pas, pour l'instant, de raisons d'aller jusqu'au bout. 

Dans quelle mesure la Chine peut-elle faire "payer le prix" à Washington de cette visite, selon les mots employés par une porte-parole de la diplomatie chinoise, en amont de la visite de Nancy Pelosi ?

Il faut rappeler que les mesures éventuellement prises par la Chine le seraient contre les États-Unis, mais aussi contre Taïwan. Depuis 2016, et l'élection de la présidente taïwanaise, Pékin a entrepris une campagne de sanctions sans précédent sur les plans diplomatique, économique, militaire. Il est possible que dans les prochains jours, de telles mesures soient intensifiées, ce contre quoi les États-Unis ne pourraient pas faire grand-chose. 

Les Chinois iront-ils jusqu'à des sanctions massives contre les États-Unis alors même qu'il n'y a pas de remise en cause de la doctrine américaine concernant Taïwan ? Pour l'instant, on n'est pas dans ce scénario. Taïwan devrait donc en payer les conséquences davantage que les États-Unis.


Propos recueillis par Maxime Magnier

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